Leffonds

Souvenir de captivité "Pierre Devilliers"

Virginie, la petite-fille, entretien le souvenir.

Environ 20 000 officiers furent faits prisonniers de 1940 à 1945. À partir de 1942, dans le cadre de la politique de la relève menée par le gouvernement de Vichy, environ 210 000 prisonniers sont « transformés », c'est-à-dire qu'ils restèrent en Allemagne, mais devinrent en théorie des travailleurs civils. Environ la moitié d'entre eux travaillèrent dans l'agriculture allemande, Pierre Devilliers fut l'un de ces prisonniers, cinq longues années de captivité. Sa petite-fille Virginie a ressorti des documents et des photos jaunies évoquant ces longues années de détention. Durant cette période Pierre a rédigé quatre carnets, au jour le jour, au crayon de papier. A ce jour trois ont été retrouvés faisant ressortir les conditions dans lesquelles il a traversé cette douloureuse période. Ces documents retrouvés et précieusement gardés par Virginie ont fait l'objet d'un carnet de prisonnier qui offre un témoignage émouvant de ce qu'il a vécu. Pierre Devilliers est né à Leffonds le 30 août 1913 et dès son retour de captivité en décembre 1945 il épousa Aimée Chantôme. Il est décédé le 13 octobre 2004. Il avait 91 ans. Toutes ces années de privation de liberté il les a consignées et son premier récit commence le 06 juin 1940. « A Pissy près d'Amiens nous commençons à reprendre confiance et voilà 8 jours que nous maintenons nos positions. Mais au cours de la journée, il a fallu déménager, nous sommes bombardés. Tous mes copains sont blessés ou dispersés. Le 07 juin nous avons reculé de 25 km, mais nous sommes de nouveau en position et nous y maintenons malgré l'intensité des bombardements. Le samedi 08 juin, nous sommes capturés, au cours d'une retraite forcée, par une division blindée. C'est la première étape vers l'exil. » Tous ces prisonniers arrivent dans un camp de concentration à Amiens affamés et assoiffés. Le lundi 10 juin, c'est la première fois depuis quatre jours qu'ils ont à boire à leur soif. Des prisonniers arrivent de toutes parts. Environ 10 000 au total. La nourriture et la boisson sont distribués au compte-goutte. « De la 1ère pièce à laquelle j'ai été affecté, nous étions une centaine, nous sommes plus que 45. Je m'interroge sur leur sort. Ont-ils été tués ou ont-ils réussi à se sauver ? » Une amitié s'instaure entre eux. L'un de ses camarades de détention, a dessiné sur le vif quelques portraits de certains d'entre eux. Puis c'est le départ d'Amiens pour un long trajet à pied de 300 kilomètres à travers la Belgique, la Hollande, pour atteindre le stalag d'Hambourg. Une douloureuse période, avec un manque d'eau et de nourriture, une cadence forcée et un réveil à 2 h 00 du matin. « Quelque fois, dans les pays de mines, des civils nous ravitaillent et nous mangeons à notre faim comme des rois. Nous en profitons pour faire des réserves surtout lorsque l'on sait ce que c'est que la faim depuis une semaine. » Tous se plaignent de la nourriture et du manque de tabac et pas de nouvelles du pays et de la famille. Les jours passent avec des lueurs d'espoirs de libération ou de fin de la guerre, mais toujours sans certitude, la guerre continue avec ses galères. Des rumeurs, toujours des rumeurs. « On s'y habitue ». Après un long séjour au stalag 9VI à Bourheim, près de Jülich, à proximité de Cologne, Pierre arrive le 19 juillet 1940 dans une ferme, après un long trajet en train. « Après une première semaine nous n'avons pas à nous plaindre, la nourriture est abondante et le travail ça peut aller. Le travail à la ferme est pénible.» Sa vie est adaptée au rythme des saisons et de la météo. Tout au long de ses carnets Pierre décrit ses habitudes, ses occupations dures ou moins dures, ses satisfactions ou pas, ses fatigues. Certains jours il désespère, rien pour écrire, pas de nouvelle de la famille, des amis. Puis les premières lettres le réconfortent, même si celles-ci arrivent tardivement. Une missive postée le 11 décembre 1940 n'arrivera que le 17 janvier 1941. Son sort émane des colis de la Croix Rouge qui lui apporte quelque adoucissement. Le 24 novembre 1940, il reçoit deux lettres et deux paquets contenant des sabots, des chaussons, des biscuits, du tabac, du sucre, des bonbons et du chocolat. Il n'échappe pas au froid et en février 42 il a mal la gorge et de la fièvre. Le vendredi 6 février : « ça ne va pas mais je vais quand même chez le patron. Celui-ci me fait boire le café et me fait coucher dans un bon lit bien chaud, ça me fait du bien car il y a bien longtemps que je n'ai pas couché dans un lit. » Pierre n'a jamais été tenté de s'enfuir, d'autres l'ont fait. « On sait comment ça finit lorsqu'on se fait reprendre, des copains ont été maltraités, battus et débarrassés de tout ce qu'ils détenaient. » Les mois passent, toutes ses journées sont inscrites dans ses carnets. Le deuxième se termine le 18 avril 1943, le troisième ayant disparu, on retrouve son quotidien dans un quatrième carnet qui débute le 7 mai 1944 avec des échanges de correspondances, de lettres et de cartes adressées à sa famille ou reçues de ses proches avec quelques colis. Puis c'est un long périple vers l'est. Le débarquement en Normandie ne soulage pas complétement Pierre : « Quatre ans que je suis prisonnier... La discipline se resserre, nous avons été fouillés par une vingtaine de policiers des pieds jusqu'à la tête. Du 19 au 21 juillet 1944, les Anglais et les Américains viennent bombarder les environs et passent par milliers, jamais on n'en a vu autant. » Le 12 septembre 1944, c'est le déménagement, par Cologne, Dortmund, Leipzig, et le 03 octobre c'est l'arrivée à Küstrim au stalag IIIC, entre Berlin et la Pologne. « Nous sommes 150 par baraque. Notre commando est divisé en trois groupes de 10 et on part en renfort pour ramasser des patates dans une grande ferme de 600 hectares, un travail dur, fatiguant, avec le froid la gelée et une surveillance accrue sur le remplissage de nos corbeilles ». Pierre est le cuisinier avec des patates à discrétion et quelques légumes. « Les copains ont trouvé que la soupe était bonne » Le 03 février 1945 les Russes arrivent au village. Ils disent qu'ils approchent de Berlin. Le 07 juin la guerre en Europe est terminée. Pierre et ses camarades sont pris en charge par les Russes qui les embarquent pour Varsovie. Une période au cours de laquelle ils assistent à des chants, du théâtre et des danses Russes. Puis, le 28 juin 45, après bien des vicissitudes, ils quittent la caserne, pour arriver à Berlin le 05 juillet 45. « Le rapatriement en France tarde et certains tentent leur chance individuellement, c'est quand même malheureux d'être libres et d'être obligés de se sauver, mais je suis d'avis d'attendre et de prendre son mal en patience ». Le 30 juillet « on passe la frontière française et on boit du pinard ». L'arrivée se fait à la gare de l'Est à Paris. Le quatrième carnet se termine ce jour-là. Pierre est retourné en Allemagne après la guerre pour y rencontrer ses anciens patrons. Il a gardé des contacts avec ses anciens codétenus qu'il retrouvait pour partager des moments plus festifs que ceux de leurs souvenirs de détention.

 

Date de dernière mise à jour : 06/02/2024

  • Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire